Le carnaval de Saint-Didier-en-Velay par Vital Chausse

Le carnaval de Saint-Didier-en-Velay par Vital Chausse
Extrait de l’écho paroissial de St-Didier-en-Velay de mars 1950 reprenant des écrits de Jean-Marie Chausse de la fin du XIXème siècle.

Avant la Révolution Française, le nom de Saint-Didier de Joyeuse ou de Saint-Didier-en-Velay était connu de presque tous les coins de France.
Cette réputation, il la devait à l’élévation de ses ducs de Joyeuse, à la renommée de ses façonnés de haute-lisse et à l’originalité de son carnaval.
Ce serait le maréchal Guillaume de Joyeuse qui, lors d’un voyage en Italie, charmé par un corso à Venise, aurait introduit et popularisé dans sa baronnie ces mascarades qui durant quatre siècles aidèrent à la renommée de Saint-Didier.
C’étaient des scènes allégoriques, riches, parées, brillantes et animées où la joie bruyante respectait toutes les convenances.
Nos ancêtres excellaient dans l’art de s’amuser sans offenser la morale et le carnaval de Saint-Didier était frère des scènes mi-religieuses, mi-profanes, dénommées mystères qui se jouaient devant le portail de nos cathédrales. Et Quiconque est parvenu à saisir l’état d’âme de nos simples et bons aïeux comprend qu’il n’en pouvait être autrement.
C n’était pas d’ailleurs une soirée préparée par quelques taverniers à court de clientèle mais bien une partie organisée par les principaux notables du pays qui ne dédaignaient pas d’y jouer un rôle actif. On se souvient encore de M. Allouès de Lafayette sous le chapeau à plumes de paon.
Car le nom des acteurs n’était un mystère pour personne bien que les carnavals aient un masque d’étoffe rose et les arlequins un loup de velours noir. Les autres personnages n’étaient jamais masqués. Ils se contentaient de se grimer avec un charbon de bois et beaucoup de farine ou d’amidon.
Voici la description rapide des 76 acteurs dont se composait la grande partie dans l’ordre où elle défilait dans les rues.
Deux suisses richement costumés, comme tous d’ailleurs, drap rouge, galons d’or, épée et hallebarde ouvraient la marche.
Six paillasses, chargés d’annoncer le cortège par leurs cris gesticulaient et jetaient de ci de là des poignées de son, puisé dans une grande poche. Ils semblaient dire qu’il fallait se jeter des illusions dans les yeux et ne voir les réalités de la vie qu’à travers les fictions de carnaval.
Six pêcheurs avec leurs filets en bandoulière et un bout de canne à pêche dont ils se serviront à la grand-place pour imiter les carnavals. Ils s’avancent dans les rues en jouant un ballet à deux.
Six pages porteurs d’une lanterne vénitienne éteinte pour éclairer les juges.
Le berger et sa douce bergère au frais minois, celle qui figurait autrefois les marquises et dont on admirait le riche accoutrement.
Six vieilles et leurs six vieux qui cheminaient clopin-clopant en se donnant le bras et en offrant alentour des prises, ceux là étaient coiffés d’un large chapeau d’Auvergne.
Six bohémiens et six bohémiennes dont les costumes aux couleurs vives faisaient briller tous les regards.
Six sauteurs ou soldats, vêtus de velours rouge avec bandes et boutons or dont le rôle était de veiller à ce que les arlequins ne dévorent pas le jambon.
Le cuisinier chargé d’offrir une bouchée de jambon à tous les gens bien habillés, pendant que la cuisinière leur présentait un petit morceau de pain.
Le marmiton, jeune homme qui portait le verre et la bouteille de vin dont il donnait quelques gouttes tandis que sa compagne portait la bouteille d’eau.
Habillés suivant leur état, ils étaient coiffés de la «coiffe folle », ce bonnet du XVII° siècle qui précéda les marmottines. Ils s’appliquaient à faire plaisir à tous afin de recevoir une amicale offrande.
Puis venaient le fifre et le tambour, jouant infatigablement leur courte et bien particulière ritournelle.
Alors s’avançaient les quatre arlequins dansant et sautant à qui mieux mieux pour ensuite filer comme une flèche saluer galamment quelque belle et lui faire toucher amicalement son signal avant de l’embrasser ; ce signal quadruple règle plate dont qu’il fait claquer en s’en frappant le bras.
Ces arlequins, émois de la jeunesse, précèdent les douze carnavals.
Mais écoutons notre poète Jean BONNEFOY :

Puis agile et galant, précieux et faquin,
Embrassant à l’entour les belles : l’arlequin,
Dont le loup noir toujours effraya la marmaille
Sceptre ou hochet, le sire agitait un signal
Comme pour annoncer les rois du carnaval :
De grands diables vêtus de blanc et dont la taille
Etait haussée encor par des plumes de paons.
Leurs mollets et leurs bras s’adornaient de rubans,
La badine à la main et dans l’autre une orange
Ils s’en allaient dansant une pavane étrange,
En quoi nos carnavals ont toujours excellé
Et qui faisait mouvoir leur panache ocellé

Deux suisses chamarrés terminaient le cortège, cortège qui ne sort que le lundi midi comme nous allons voir, car «la partie » comme on dit est soumise à des règles traditionnelles.
Le jeudi gras (ou dernier jeudi avant ces fêtes) celui qui l’année précédente fut le grand carnaval réunit tous ceux qui se sont faits inscrire chez lui et chacun verse deux Francs (avant 1914) pour constituer la caisse puis tous en habits civils, ils sortent «jouer Chabanne ».
Cela consiste à passer par groupes chez les notables et les gens aisés pour recueillir leur offrande.
Le dimanche soir on joue encore Chabanne car on n’a pas pu en une seule fois suivre la ville et la campagne.
Lorsque 8 heures sonnent, sous la présidence de l’ancien, on tire au sort le Grand Carnaval et le Grand Arlequin.
A minuit, ces deux là revêtent leur costume et font un tour de rues pour reconnaître leur bonne ville et annoncer la fête.
Le lundi à midi, dans l’ordre indiqué, le cortège s’ébranle.
Il se rend d’abord chez le maire et les notables. Et certains se rappellent encore qu’on allait à La Fressange offrir le jambon.
Carnaval fait tout son tour de ville puis finalement se rend à la grand-place où il va être jugé.
Là, près de la voûte et contre l’hôtel Verdier, un banc de menuisier amarré au mur sert d’estrade aux quatre juges.
Devant eux se trouvent les défenseurs.
Lorsque le cortège est tout entier sur la place rangé en deux files qui se font vis à vis, un juge annonce qu’il va juger carnaval.
Aussitôt, un juge annonce qu’on ne peut juger que si on est sans défaut et il révèle quelque méfait du juge. Celui-ci ou son collègue riposte du tac au tac en chargeant le défenseur de quelque peccadille qu’il lui connaît. L’un s’entend reprocher qu’il court après les filles, l’autre qu’il arrive à la messe en retard, celui-là qu’il maraude l’herbe des prés pour nourrir ses lapins, ce boulanger qu’il ne fait pas assez bon poids, etc.
On ne doit faire qu’un reproche à la fois, le faire bonnement et sans malice.
A chaque répartie, les carnavals qui se font face et les pêcheurs qui les imitent frappent ensemble le pavé avec leur baguette et sautent en l’air en poussant un « you ! » de désapprobation, puis un carnaval se détache du groupe et fait le tour de la Bédoire en sautant et en poussant des «you ! You ! ».
Lorsque le dernier carnaval après avoir fait le tour de la fontaine a repris sa place, le juge annonce que carnaval, chargé de tous ces crimes est condamné à être brûlé.
Alors, près de la bédoire, on allume un « fugard » et tous se mettent à le sauter : d’abord les carnavals puis les figurants et même les assistants.

Carnaval chante :
Y mienjo la soupa de favos
Que me cache l’estoumac,
Y ma paoure que m’intarre
Ou grand jardi dou tiouro

Et les autres lui répondent
Adiou paoure paourepaoure
Adiou paoure carnava
Tu t’en va et you démourou
L’an que vint sé tournara

Quand le feu est éteint, chacun rentre chez soi, la fête est terminée.
Le mardi à midi tous les acteurs de la veille se réunissent pour un joyeux dîner. Seuls le Grand Carnaval et le Grand Arlequin ont gardé leur costume.
A quatre heures on chante la prière et on le conduit en nourrice au Bois de Lafayette.
Tout est terminé.
Une simple description de ce défilé symbolique parcourant les rues en jouant cent farces inédites au gré des circonstances et se terminant par un jugement humoristique ne peut représenter l’aspect réel de ce carnaval.
Le voir même n’est rien si on ne connaît pas Saint-Didier et l’âme de ceux qui l’ont joué aux siècles passés. Cela paraîtrait puéril, enfantin, primitif ou burlesque. N’est-ce pas le jugement porté par plusieurs sur le carnaval d’Aix ou de Nice ?
Mais si l’on veut admettre que c’est un simple passe-temps de Saint-Didier, une distraction innocente d’une population dont les grandes qualités furent la bonhomie et la solidarité, on comprend que nos aïeux aient attiré tant de monde par ces fêtes ; qu’il en soit venu de Saint-Etienne, de Lyon, d’Annonay, d’Ambert et d’ailleurs ; et que le lundi soir les fenêtres de la grand-place et surtout de l’Hôtel Verdier soient toutes louées.
On n’est pas étonné d’apprendre qu’un enfant du pays Bayle, habitant Marseille, fasse le trajet durant de nombreuses années pour tenir sa place au corso et cela en plein XIX° siècle, c’est à dire à une époque où il avait déjà bien perdu de son antique splendeur.
Pour comprendre celle-ci, il faut se rappeler qu’avant la révolution, cette fête était organisée par les plus grandes familles du pays et que les costumes étaient d’une richesse inouïe.
Toutes les institutions furent ébranlées par l’ouragan de 1793, le carnaval comme les autres, bien que, le 9 thermidor an II (1/9/1794), les députés aient déclaré que la danse était un article réputé et indispensable.
Aussi lorsque sous la restauration, la bourgeoisie voulut faire revivre carnaval, ce ne fut plus avec la même somptuosité de costumes, ni avec la même simplicité d’âme.
Il y eut cependant encore de belles parties
En 1891, à l’exposition de Saint-Etienne, le maire Taix accepta de produire le carnaval de Saint-Didier.
Dans leurs grandes artères et sur la place Marengo, les Stéphanois trouvèrent notre corso bien mesquin. Ils n’en comprirent d’ailleurs pas la bonhomie.
Depuis les bals masqués se substituent à l’original et symbolique carnaval rapporté par le maréchal de Joyeuse.
Ni la morale, ni Saint-Didier n’y gagnent rien.
Aujourd’hui après chaque bal masqué, et même non masqué, on raconte de ces histoires quine font honneur ni à leurs auteurs, ni à leurs familles.

J’ai mangé une soupe de fèves
Qui me gène l’estomac
J’ai bien peur qu’on m’enterre
Au grand jardin du curé.

Adieu pauvre pauvre carnaval
Tu t’en vas et je demeure
L’an prochain tu reviendras.

V. CHAUSSE