Le Carnaval à Saint-Didier-en-Velay le 16 février 1928 par Clastre, greffier de paix

Le Carnaval à Saint-Didier-en-Velay

Saint-Didier-en-Velay le 16 février 1928

Nous sommes heureux d’annoncer que des commerçants, secondés par quelques organisateurs bénévoles, se sont mis en branle pour réorganiser à Saint-Didier-en-Velay les traditionnelles fêtes de Carnaval qui furent jadis si populaires, dans ce pays, au bon temps du vieux Saint-Didier-La-Séauve.
La bonhomie et l’esprit de joyeuse gaieté de ces rubaniers étaient en effet si populaires aux alentours qu’on les avait surnommés d’un mot patois qui les caractérise bien : « Lous Galeyre » (ce qui signifie : les amuseurs).
Disons tout de suite que si les fêtes du Carnaval ont perdu de nos jours leur faste d’autrefois, la population et surtout la jeunesse n’en a pas moins conservé son esprit de saine et joyeuse gaieté.
Les anciens prétendent que le carnaval tel qu’il se pratiquait, il y a encore un demi-siècle à Saint-Didier, remonte à une date fort ancienne. Ces travestis, avec leurs rites particuliers auraient, paraît-il, été rapportés de Palestine vers le XIII ème siècle, au retour des croisades, par le duc de Joyeuse. Rien cependant n’est moins certain. Nous reviendrons d’ailleurs en son temps sur ce sujet.
Il y a quelques années, la municipalité Taix tenta, mais sans grand succès, croyons-nous, de reconstituer le vieux Carnaval. Une sortie à Saint-Etienne, de concert avec la municipalité de l’époque, au lieu de lui donner un nouveau prestige, semble, au contraire, avoir été son enterrement définitif.
On nous rapporte, car de nombreux anciens en ont gardé le souvenir, que la troupe de Carnaval était composée de cent cinquante à deux cents exécutants, toute la jeunesse de la ville y prenait part sans compter les vieux.

Le cortège
Le cortège du Carnaval suivant les renseignements que nous avons pu recueillir, doit être composé de la façon suivante :
En tête, une troupe de «paillasses » costumés en clowns, suivis de quatre ou cinq pêcheurs, après eux, viennent les sauteurs de corde, puis une troupe de soldats costumés en soldats romains avec épée sur le côté, ensuite le berger et la bergère, le bohémien et la bohémienne.
Au centre du cortège, le «grand Carnaval » coiffé d’un énorme bonnet surmonté de plumes de paon, tout habillé de blanc, la figure masquée et ceint d’une écharpe de couleur, tenant à la main gauche une orange, et à la main droite un longue canne à pomme dorée. Le Carnaval est suivi de ses lieutenants, au nombre de quatre ou cinq, après eux viennent un tambour et un fifre.
Ensuite, le cuisinier et la cuisinière, le marmiton et la marmitonne costumés en rouge avec un calot blanc. Le cuisinier porte un jambon de la main gauche et un couteau de la main droite : la cuisinière porte le vin, le marmiton porte le pain au bout d’une longue fourchette, la marmitonne porte l’eau.
Après eux, vient une troupe de suisses bien costumés, portant la hallebarde, comme le veut la tradition en habits bariolés, la figure masquée, tenant à la main une castagnette.
Le cortège se forme d’abord, sans costume, le dimanche gras après-midi, vers les trois heures, et parcourt la ville au son de la musique.

L’arrivée de Carnaval
Le dimanche à minuit, le grand Carnaval fait son apparition en costume flanqué de ses lieutenants et de quelques arlequins portant des lampions ; il parcourt les rues de la ville et les établissements publics, les arlequins annoncent à grands cris la venue de Carnaval .
Le lundi matin, à la pointe du jour, le grand Carnaval, toujours flanqué de ses lieutenants et de quelques arlequins parcourt sa bonne vile et fait sonner le réveil au son du fifre et du tambour.
Vers les dix heures du matin, le cortège se forme sur la grand-place et se rend directement à la mairie où le Carnaval est reçu par M. le maire ; le cuisinier lui offre la première tranche de jambon, le maire salue le Carnaval qui reprend sa marche pour parcourir la ville, tandis que le cuisinier offre à tous ceux qui veulent l’accepter, la traditionnelle tranche de jambon, en même temps que la cuisinière leur offre le verre de vin et le marmiton la tranche de pain. Il est alors de bon aloi de donner aux arlequins qui ne manquent d’ailleurs pas de vous la réclamer, la modeste obole, suivant sa bourse.
La distribution terminée, vers midi, la colonne se disperse, pour se reconstituer de retour vers les trois heures du soir, sur la grand-place où doivent se dérouler les différentes scènes du Carnaval.

L’exécution de Carnaval
Ces scènes sont les suivantes :
Dans une hutte aménagée à cet effet, le berger et la bergère causent gentiment auprès de leur feu, mais le berger ayant du s’éloigner, les arlequins, toujours agiles, et sur l’ordre de Carnaval, enlèvent la bergère. Le berger étant de retour, la recherche, la retrouve et la ramène ; pendant ce temps la troupe se livre à de joyeux ébats et exécute diverses danses et chansons locales ; c’est alors que le grand Carnaval est accusé publiquement de tous les délits et crimes qu’il a commis, et la foule réclame sa mort à grands cris ; immédiatement, on convoque la cour de justice pour le juger, le Carnaval comparaît donc devant le tribunal improvisé, flanqué des soldats de l’escorte qui le tiennent solidement attaché : malgré ses dénégations, et l’éloquente défense du grand arlequin faisant office d’avocat, Carnaval est condamné à être brûlé vif sur le bûcher, et sans plus attendre il est brûlé en effigie, pendant que la foule continue à pousser des cris :
« A mort ! A mort carnaval ! »
La scène est alors terminée et la foule se disperse
Le mardi, vers les dix heures, le cortège se reforme et les amis de Carnaval viennent pleurer sa mort sur les lieux de l’exécution, beaucoup ont revêtu un crêpe à leur bras et toute l’assistance chante en chœur, en patois, le refrain suivant :
« Adieu pauvre pauvre Carnaval
Tu es mort et moi je demeure
Adieu pauvre pauvre Carnaval
L’an prochain, tu nous reviendras »
L’un des assistants récite également en patois, une prière de circonstance dont le refrain est repris en chœur, et dont pour l’instant, il ne nous est pas possible de traduire les paroles.

CLASTRE, greffier de paix

Nota. – Comme on peut le voir par la petite historique qui précède, les fêtes du Carnaval avec son cortège promettent cette année d’être des plus brillantes à Saint-Didier-en-Velay, et ne sauraient manquer d’attirer un nombre considérables d’étrangers auxquels le meilleur accueil est réservé.