Carnaval du bon vieux temps par Jean Bonnefoy (en 1922)

– Oh ! dites…parlez-nous du carnaval, grand-mère,
Du temps où vous étiez petite comme nous. –
Et les petits enfants, groupés à ses genoux,
Attendent de l’aïeule un récit légendaire :

– Nous ne reverrons plus notre vieux carnaval,
Tout s’en va mes petits, à la longue et tout change,
Et qu’il est loin le temps où traversant le val,
Le joyeux défilé, sorti de La Fressange,
Montait vers Saint-Didier par l’antique faubourg.
Etait-ce, alors, au son du fifre et du tambour,
Est-il vrai qu’il nous fut apporté de Venise
Par nos anciens seigneurs, ma foi, je n’en sais rien ;
Mais il est de chez nous autant que vénitien,
Et je vois assez bien une gente marquise,
En bergère vêtue et tournant son fuseau
Risquer un menuet devant un damoiseau.

– Oh le beau carnaval que cela devait être !-

Or ceci mes enfants est vieux de trois cent ans.
Il fut continué par nos bons artisans.
J’ai vu ce carnaval passer sous ma fenêtre,
A quel point était-il à l’autre ressemblant ?
Il n’en était pas moins le joyeux corso blanc
Qu’annonçait bruyamment la troupe de paillasses.
Puis, venaient en dansant et faisant mille grâces,
Le doux berger et sa bergère au frais minois,
Celle que figuraient autrefois les marquises ;
L’ensemble était coquet et cocasse parfois.

Voici, clopin clopant, le vieux offrant des prises,
Puis agile et galant, précieux et faquin,
Embrassant à l’entour les belles : l’arlequin,
Dont le loup noir toujours effraya la marmaille

Sceptre ou hochet, le sire agitait un signal
Comme pour annoncer les rois du carnaval :
De grands diables vêtus de blanc et dont la taille
Etait haussée encor par des plumes de paons.
Leurs mollets et leurs bras s’adornaient de rubans,
La badine à la main et dans l’autre une orange
Ils s’en allaient dansant une pavane étrange,
En quoi nos carnavals ont toujours excellé
Et qui faisait mouvoir leur panache ocellé

La folle cavalcade, au travers de la ville,
Répandait la joie et d’un succès facile
Marquait pour quelque temps les jours du mardi-gras.
Mais, comme s’il voulait, soudain sonner le glas,
Le tambour ameutait la foule à la grand-place
Car c’est l’heure des tours…Pendant qu’on le pourchasse
Sous des trilles de flûte on voit un tribunal
S’assembler pour juger le pauvre carnaval.

Extrait de « Poèmes à mon clocher », Paris, 1922, Les Gémeaux